Économie

La cupidité explique-t-elle vraiment les krachs financiers ?

La haine des financiers d’aujourd’hui et des usuriers d’hier semble cristallier en un seul et même caractère inhérent, semble-t-il, à la sempiternelle nature humaine : la cupidité. Du latin « cupidus », la cupidité prend ses racines dans ce « désir » insatiable de richesses, d’argent, de gain – à ne pas confondre avec l’avarice qui, quant à elle, répugne tout avare à se séparer de ses biens, quitte à thésauriser dans le vide. Du « premier » krach financier des Tulipes de 1637 en Hollande, en passant par le krach européen débuté à Vienne en 1873 jusqu’à la crise des subprimes de 2008 : peut-on vraiment affirmer que la cupidité est au cœur de tout ?

La cupidité : monopole des financiers ?

Pour Christian Walter, Titulaire de la chaire « Éthique et Finance » du Collège d’études mondiales de la FMSH, la réponse repose sur une analyse psychologique des acteurs de la finance bien plus poussée et complexe. Tout particulièrement en ce qui concerne la crise de 2008, fruit d’innovation financière débridée, de complexité mathématique incontrôlée et de la puissance des lobbys financiers ou bancaires avec pour conséquence l’image que l’on connaît aujourd’hui des financiers : « d’horribles requins qui sucent le sang de l’économie et qui seraient évidemment incapables par nature de refréner leur insatiable appât du gain », comme le rappelle Christian Walter. Au-delà de la diabolisation de financiers en tant que thuriféraires de l’usure et de la cupidité, c’est une construction mentale du monde de la finance qui s’est opérée en le séparant de l’économie réelle – pourtant jusqu’ici bien acteur – pour en faire un « véritable adversaire » pour paraphraser François Hollande alors encore candidat à la présidentielle. Et celui-ci d’ajouter : « qu’en 20 ans, la finance a pris le contrôle de nos vies et s’est affranchie de toute règle, de toute morale, de tout contrôle », avait-il lancé dans son discours du 22 janvier 2012 au Bourget. La morale ou le contrôle ? Qui et quoi juge-t-on concrètement ? La cupidité humaine ou la fondation même du capitalisme récompensant l’accumulation de capital et la prise de risque ?

La cupidité a existé bien avant le capitalisme

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Thalès De Milet / source : Wikipédia

A en croire l’histoire, il n’a pas fallu attendre le capitalisme pour entretenir la spéculation et in fine la cupidité elle-même. Comme nous le rappelle Jean-Marc Daniel, professeur d’économie à l’ESCP, le premier spéculateur connu aurait été le Grec Thalès de Milet – selon les sources d’Aristote.  Géographe, mathématicien et philosophe du VIIème siècle av. J.-C, Thalès est en effet célèbre pour avoir hanté les classes du collège avec son théorème sur les parallèles. Mais c’est également et surtout son activité de géographe qui le place au rang de spéculateur. Suivant de près l’évolution de la production d’olives dans la région entourant Milet, Thalès calcule, par avance, la quantité d’huile potentiellement extractible de cette même production. Une année, il anticipe une récolte exceptionnellement prolifique, le poussant ainsi à louer par avance et à bas prix tous les pressoirs de la ville. Suite de l’histoire : la récolte est bel et bien exceptionnelle tant et si bien que, le moment venu, la demande des pressoirs augmente de façon exponentielle. Thalès sous-loue ainsi l’ensemble de ses pressoirs loués au préalable et réalise alors un profit gigantesque. N’oublions cependant pas que Thalès est un philosophe présocratique de référence et membre des Sept Sages en sus. Les fondements de sa fortune sont ainsi remis en cause et sa philosophie de vie interrogée si elle ne veut pas être jugée corrompue. Thalès précise ainsi que son entreprise n’était ni de s’enrichir ni de spoiler quiconque, mais de prouver à ceux qui le plaignaient d’être pauvre – non sans un certain mépris – qu’il est facile de s’enrichir quand on le veut. Pas sûr que ce motif passe aujourd’hui très facilement, surtout dans la bouche des financiers.

De la cupidité au risque… Qui est le plus fautif ?

Et s’il ne fallait pas chercher dans la morale ou la philosophie pour expliquer un krash, mais davantage dans la psychologie elle-même ? Car comme le rappelle l’étymologie même du mot « krach » en allemand signifiant « boucan », « catastrophe », toute crise est marquée par un point néfaste, culminant, de non-retour nourri, d’une part, par des comportements qualifiés d’avides ou de cupides et, d’autre part, par des modèles mentaux déterminants. En psychologie cognitive, le modèle mental désigne la façon dont un individu se représente le monde, ce qui lui permet d’anticiper les conséquences d’une action. Par exemple, dans une course en montagne sur un sentier escarpé, on se représente mentalement les caractéristiques d’un risque (chute de pierres, chute dans un précipice, dangerosité d’un passage, etc.) pour anticiper les résultats d’une action qu’on fera (aller plus vite, ralentir, etc.). Le modèle mental du risque pourra ainsi conduire à une attitude de prudence (on ne court pas sur une vire étroite).

Dans la finance, les modèles mentaux ont, semble-t-il, favorisé des comportements aux effets nocifs car le risque était mal intégré. Pour citer Tom Savage, le président d’AIG Financial Products, « les modèles suggéraient que le risque (des credit default swaps, produits dérivés à l’origine de la crise) était très lointain. Les commissions devenaient alors une rémunération quasi gratuite… Il suffisait de noter les risques puis de profiter de l’argent ».

Le risque ou tout du moins l’occultation du risque est-elle ainsi bien plus dangereuse que la cupidité elle-même ? La première précipite le monde dans une chute financière, tandis que la seconde entraîne qui le veut dans une danse et dans une trans qui, si elle n’est pas maîtrisée, peut emporter tout un bal dans la déchéance.

 

Cyril Garrech-Casanova
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Cyril Garrech-Casanova

Fondateur et rédacteur en chef d'Economyandco!
Étudiant à Sciences Po Paris, diplômé du CELSA-Sorbonne et de l'Institut Mines-Télécom Business School.
(Promis, j'arrête bientôt les études)
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